Jean-Marc Furlan, entraîneur professionnel de football 

Est-ce pour lutter contre le phénomène des troubles mentaux que vous avez décidé d’inclure un psychologue dans vos staffs techniques successifs?

Oui, et j’ai constaté que la France est un des pays les plus réticents dans ce domaine, en particulier s’agissant du football. Dans les sports individuels, ils ont compris bien plus tôt l’importance de la préparation mentale. Teddy Riner dit depuis longtemps que son coach le plus essentiel, c’est son préparateur mental. Dans le foot, on voit que les Anglo-Saxons ont de l’avance sur nous. Moi, ma femme est docteur en psychologie du sport. Et je vois que ceux qui la font le plus travailler, ce sont les joueurs eux-mêmes, à titre individuel. Des joueurs qui parfois lui disent du mal de moi (rires). Je crois que ce sera l’évolution la plus importante des trente prochaines années dans le sport. Les compétences de quelqu’un qui a un bac +10 dans la préparation mentale et dans la préparation à la performance, dépassent de très loin celles d’un entraîneur, même très apprécié et très doué. C’est un domaine qu’on ne connaît pas. En plus, je n’ai pas envie d’être toujours derrière un joueur pour le motiver. Je le fais, mais à hauteur de 20%. On ne se rend pas assez compte. J’ai vu des joueurs souffrir de dépressions profondes. Ça m’est aussi arrivé de les libérer une dizaine de jours au milieu de la saison, parce qu’ils étaient en burn out.

C’est donc très fréquent ?

Bien sûr. Dans le football allemand, il y a même eu deux ou trois suicides ces dix dernières années. En 2015, la FIFpro (le syndicat des joueurs professionnels, ndlr) a mené une grande étude sur le sujet, en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Espagne et en Italie, qui établissait que 38% des footballeurs souffrent d’anxiété profonde ou de burn out, contre 14% dans la population lambda. Parce que la pression environnementale est colossale. Le foot est un sport populaire, que tout le monde comprend, ce n’est pas rien. C’est bien que Rami ait pris la parole, ça va aider tous les autres. 

Peut-on dire que le sujet des maladies mentales reste tabou dans le milieu du sport français ?

Oui, ça vient du fait que, contrairement aux autres pays, où le sport est venu du peuple, chez nous, il est venu de l’aristocratie. Donc en France, aux yeux du public, il reflète un simple loisir. Ce qui est vraiment risible, c’est qu’en général, un club français, tous sports collectifs confondus, va engager un préparateur mental seulement quand il se trouve en difficulté. C’est ridicule ! Au contraire, ça devrait être un travail de très longue haleine. Ma femme suit parfois des joueurs pendant six ans… J’ai vu plein de joueurs qui y étaient totalement réticents au départ et qui, au bout de trois ans, sont devenus les plus insistants pour engager tout le monde à faire ce travail (rires). Ils sont devenus accro. Ça leur permettait de s’éclater et d’avoir un équilibre. Et moi je ne m’en occupais presque pas. C’est quelque chose de confidentiel, qui se fait à côté de tout l’aspect technico-tactique.

Avez-vous tout de même constaté une évolution dans le bon sens ?

Oui, sauf que mes anciens joueurs partis en Angleterre me disent qu’ils ont deux préparateurs mentaux là-bas, en Ligue 2, à leur disposition en permanence. La sélection allemande dispose d’un psychologue dans son staff à l’année, et c’est normal. À Troyes, je le faisais parce que ça me rendait énormément service. Ça m’aide à choisir les bons mots, les bons angles, les bons endroits pour leur parler. J’ai eu des cas incroyables. Le mec, tu lui parles dans un bureau, il se braque, il te demande si tu veux le frapper… La préparatrice mentale me dit de parler avec lui sur le terrain, avec des ballons autour, et là de suite, c’est comme s’il était mon copain ! En fait, il avait été traumatisé toute sa jeunesse par les profs et les proviseurs qui le convoquaient (rires).  Voilà, c’est très intéressant.

Qu’est-ce qui vous avait alerté, à l’époque où vous avez décidé de faire appel aux services d’un psychologue pour la première fois ?

Déjà, moi, quand j’étais joueur, j’étais angoissé, stressé, violent. Bon, j’ai été formé comme ça, j’étais un stoppeur, au marquage individuel. Je devais détruire mon adversaire. Du coup, j’allais dans les rayons reculés des librairies pour chercher des ouvrages américains (il n’y en avait pas de français) sur la préparation mentale. Ça m’a intéressé parce que j’ai constaté que, étant l’un des meilleurs arrières centraux de France à l’époque, le seul domaine dans lequel je pouvais vraiment progresser, c’était le mental. Ensuite, un jour, mon entraîneur à Bordeaux, André Menaut, doyen de la faculté des sports de Bordeaux qui avait écrit le livre Football et Humanisme, mon mentor, me téléphone pour me demander de recevoir une jeune doctorante dont il était le tuteur, qui faisait une étude sur les stratégies de coping, à savoir le réajustement des émotions, dans le tennis et le football. C’était ma future compagne. On a commencé à travailler là-dessus avec les joueurs amateurs que j’entraînais à Libourne et je me suis tout de suite rendu compte du bien fou que ça leur faisait, alors qu’elle n’intervenait en aucun cas le jour du match. Donc j’ai reproduit le schéma dans mes autres clubs.

« Moi, mon fils, je l’ai fait travailler mentalement, parallèlement aux préparations athlétiques et techniques, et c’est devenu une bête à 20 ans « !Jean-Marc Furlan

Y a-t-il une spécificité du sport dans ce domaine ?

Oui, il y a une grande différence entre être psychologue clinicien et faire un doctorat en psychologie du sport, qui prépare à la performance. Par exemple, il est arrivé à ma compagne de voir quelqu’un souffrant d’un burn out et de lui dire : « Ce n’est plus de mon ressort. » Parce que vous avez plein de cas très différents, dont certains nécessitent une médicalisation. Rami souffrait de sursollicitaion, d’autres, en Ligue 2, sont tendus parce qu’ils ont peur du lendemain. Contrairement aux joueurs de ma génération, les problématiques ne sont pas liées aux sorties, à l’alcool ou aux cigarettes. Aujourd’hui, ce sont surtout des problèmes de très grosses anxiétés. La peur de ne pas réussir.

Ça, ce n’est pas propre au sport, si ?

Eh bien si, parce qu’il y a dans notre milieu des facteurs déclencheurs particuliers, qui sont l’insécurité, l’instabilité, la visibilité, avant même d’avoir 20 ans. L’exigence extérieure est colossale. Il y a plus de pays engagés à la Fifa qu’à l’ONU ! Le foot est tellement populaire qu’il génère une pression permanente, qui vient parfois des parents des joueurs. Les journalistes les perturbent énormément aussi. Moi-même, je ne lis pas les journaux et je ne regarde pas la télé si ça parle de foot, quand j’entraîne en Ligue 2 je ne regarde pas un match de Ligue 2, sinon je deviens fou. Comme disait Alex Ferguson à Arsène Wenger il y a dix ans : « Pour réussir dans le foot, ce n’est pas compliqué, tu fermes les yeux et les oreilles. » Il faut vraiment couper. Et eux, les joueurs, ils sont jeunes, ils n’y sont pas préparés.

Il est donc temps que tout le monde se mette à la préparation mentale ?

Oui, c’est l’avenir. Je lisais il y a quelques mois une interview d’un entraîneur de rugby néo-zélandais, qui disait que, sur les plans techniques et physiques, on va bientôt atteindre une uniformité mondiale. Et que la clé va donc être de savoir comment utiliser le cerveau des joueurs. Comment les mettre en confiance et les rendre complémentaires ? Comment leur faire utiliser le « nous » avant le « je » ? Il a raison, c’est l’enjeu des dix ou quinze ans à venir. Surtout pour nous Français, qui avons accumulé énormément de retard. C’est pour ça que la déclaration de Rami est importante. C’était très courageux et intelligent de sa part. Il faut parler de ses faiblesses. Certains restent en dépression toute leur carrière, parce qu’ils croient qu’il faut les cacher. Moi, mon fils, je l’ai fait travailler mentalement, parallèlement aux préparations athlétiques et techniques, et c’est devenu une bête à 20 ans (rires). 

Comment ça ?

Bon, c’est différent, mais à 7-8 ans, il était très craintif, alors on l’a confié à des psychologues cliniciens de l’Éducation nationale. En trois ans, il était transformé ! Je suis convaincu que ça aurait marché aussi avec tous ces footballeurs surdoués qui sont passé à côté de leur carrière. Mais en centre de formation, on leur dit : « Tu as le mental ou tu ne l’as pas », « Tu n’es pas un compétiteur », « Tu n’as pas la grinta »… C’est archi-faux tout ça ! Le mental se travaille aussi efficacement que l’aspect athlétique ou technique. Surtout avant 18 ans. Je l’ai vécu. Au bout de six ans, mon équipe de Troyes, avec un budget de 13 millions, est devenue une « machine de guerre », même si ce n’est pas une belle expression. 

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