Un match peut apprendre à surmonter les obstacles, à affronter l’envie de gagner et la peur de perdre.

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En ce sens, le tennis forge le caractère. Spécialisé en management de projets, Dejan partage sa vie entre la France et la Serbie. Il souligne le lien entre ce que lui a apporté le tennis et son travail. « La manière dont j’ai progressé au tennis m’a aidé pour la transmission d’un savoir-faire mais aussi donné le courage et la confiance nécessaires pour m’exprimer devant un groupe. Le tennis m’a appris à me surpasser et en parallèle m’a apporté de la sérénité. Je suis plus calme face aux épreuves, j’ai travaillé sur mon caractère : si quelqu’un n’adhère pas à ma méthode, je ne me frustre pas et cherche le consensus. » À 45 ans, il continue à jouer deux fois par semaine minimum. Encore 2e série aujourd’hui, il se sert de la compétition comme d’une jauge pour apprécier le temps qui passe. « Garder ce niveau, cette constance, ça me rassure. Le tennis est un équilibre entre la santé morale et physique qui me permet aussi de lutter contre le vieillissement. »

En écho, une professionnelle aguerrie comme Virginie Razzano vante les mérites d’un sport qui invite au « dépassement de soi » : « Le tennis oblige à de constants efforts physiques et mentaux. Il faut aimer ces efforts, cette souffrance », dit-elle. Il peut même s’avérer une pratique salvatrice. Elle qui a dû surmonter le deuil de son compagnon durant sa carrière, avoue que « la simple passion de taper dans une balle vous fait oublier les épreuves de la vie. » Cette capacité de résilience souligne combien l’aspect psychologique et affectif est une composante essentielle de ce sport. Un match peut apprendre à surmonter les obstacles, à affronter conjointement l’envie de gagner et la peur de perdre. « Il s’agit de trouver les solutions contre un adversaire difficile à battre. Pour ça il faut savoir gérer ses propres émotions et apprendre de son stress. Car le tennis est un apprentissage ! », assure Razzano.

Le pâtissier Christophe Michalak, mordu depuis qu’il s’est remis à jouer à l’orée de ses 40 ans, ne dit pas autre chose. « J’ai un travail très intense et je suis passionné par l’idée de progresser, d’évoluer. Le tennis est un combat contre l’autre mais aussi contre soi-même. C’est pour moi un sport plus complexe que la boxe, où tu peux espérer t’en sortir sur un coup, et avec le même souci de précision que le golf. Il faut savoir rester zen, concentré, anticiper… Le tennis, c’est comme dans la vie, c’est une remise en question permanente ! » En l’écoutant, il ressort pourtant ce semblant de paradoxe : il trouve ça génial. Il adore cette complexité propre au tennis, les difficultés qu’il oblige à affronter. Est-ce que le tennis apporte vraiment quelque chose à celui qui le pratique ? Tout dépend de votre implication, répond Pier Gauthier, ancien joueur pro reconverti dans le coaching mental. « Le tennis te met face à qui tu es. C’est un révélateur, un accélérateur, qui exacerbe tes forces et tes fragilités. Il te confronte à tes limites mais te permet aussi de montrer en quoi tu excelles. Il faut être capable de se poser les bonnes questions, continuer à réfléchir à ce qu’on peut développer et améliorer, savoir changer un défaut qui vous pénalise… Re- gardez Borg et Federer, très colériques quand ils étaient jeunes. C’est une question d’aptitude mentale. »

 

«JE»DÉCISIF

L’avantage des perdants, c’est sans doute qu’ils se posent des questions que les gagnants ne peuvent pas comprendre. La fameuse antienne « on apprend de ses défaites » n’est effective qu’au regard.

 

L’important ce n’est pas tant ce qu’apporte le tennis,mais le chemin, le parcours qu’il vous fait emprunter.

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…qu’au regard de sa propre capacité d’analyse et de progrès. « Voyez Monfils, qui déclare pendant Wimbledon : “Je suis comme ça.” Mais non, on n’est pas comme on est !, affirme Pier Gauthier. Ce n’est pas une fatalité. On évolue tout le temps. Il faut savoir faire la part des choses, laisser le personnel de côté quand il y a une influence négative de l’intime sur la prestation. » C’est là que se situe l’extrême délicatesse des vases communicants : que le personnel n’empiète pas sur le jeu, que celui-ci serve en retour au bien-être quotidien, voire à la construction positive des identités.

N’est-ce pas cela qu’on appelle avoir une « philosophie de jeu » ? « Le tennis te permet d’être plus exigeant et plus appliqué au quotidien, allègue encore Amélia. Dans la vie, chaque réussite est une somme de petits efforts, tâche après tâche. Soit tu laisses tout tomber, tu lâches la raquette et pètes un câble, soit tu repars au combat. » Dès lors, qu’est- ce que « bien jouer » ? Serait-ce, pour paraphraser le titre que Denis Grozdanovitch a consacré au tennis, « l’art de prendre la balle au bond » ? Savoir saisir le moment opportun, dans ce jeu séculaire où les circonvolutions de la balle sont comme une métaphore filée, ou filante, rasante, lobée du cours de la vie qui, décidément, n’est pas un long fleuve tranquille ? Et comme la vie, c’est un compte à rebours relatif. Gérer le temps, gérer le match. « Le tennis est une alchimie hyper complexe, enchaîne Pier Gauthier. Il y a la concordance physique et technique, mais aussi la manière dont tu abordes une partie et ta réaction tout au long du match : comment tu es quand tu perds ou gagnes un point, un set, sauves une balle de break… » Service, retour. Coup droit, revers. Dans la polysémie des vocables du jeu se lit déjà l’alternance de la régularité et de l’échec, de l’offre et de la réclamation. « Le tennis t’apporte concentration, abnégation, persévérance, autoanalyse… parce que si tu veux bien jouer – et le résultat est la mesure de ce progrès mental – tu as besoin de tout ça ! », atteste le coach.

L’important ce n’est donc pas tant ce qu’apporte le tennis en tant que tel, mais le chemin, le parcours qu’il vous fait emprunter. Écoutons René Lacoste (Plaisir du tennis, édition Fayard, 1981) : « Le tennis est un sport dont les champions peuvent être fabriqués en série. Pour jouer au tennis aussi bien que possible, même sans vouloir devenir un champion, réfléchissez ! Ne jouez pas au hasard ! N’écoutez jamais aveuglément les conseils, même pas les miens. » L’autonomie comme principe. Le tennis vient de l’ancien français « tenez » ? C’est une invite à trouver par vos propres moyens ce qu’il peut vous apporter, à vous et à vous seul. Ainsi le jeu rejoint définitivement le je, dans ce sport éminemment individuel. Stéphane Robert, le plus vieux Français (38 ans) à gagner un match en Grand Chelem, dernièrement à Wimbledon, a eu cette déclaration en conférence de presse : « Avant tout, je m’amuse. Pour se faire plaisir, il faut mettre tout le reste de côté, les enjeux, les points, les classements (…) Il faut revenir à l’essentiel, à soi. Avant j’essayais de m’améliorer en creusant des choses dont je n’avais pas forcément besoin. Maintenant c’est fini, je joue comme je suis. J’accepte mes limites et je me donne à fond. » La voie de la sagesse ?

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