À Marseille, en ce moment, on parle beaucoup de caractère. Mais on parle trop peu de maîtrise.
Le contexte est connu : un objectif clair, un club qui doit être en Ligue des champions, une pression permanente. Mais sur le terrain, ce qui se joue dépasse largement la tactique ou la technique. Quand on observe les attitudes, les prises de décision dans les moments clés, on voit apparaître autre chose. Une tension. Une urgence mal maîtrisée. Une énergie qui bascule parfois du bon côté… mais trop souvent du mauvais.
Ce qui se joue aujourd’hui autour de l’OM dépasse largement une question de points laissés en route. Le vrai sujet est ailleurs. Il est dans cette confusion persistante de l’équipe dirigeante entre force mentale et agressivité. Comme si hausser le ton, entrer fort dans un duel ou afficher une posture guerrière suffisait à maintenir son meilleur niveau sous pression.
Pour être fort mentalement, la réalité est beaucoup plus exigeante.
Quand on observe certaines séquences de match, ce n’est pas un manque d’envie qui saute aux yeux. C’est l’inverse. Une forme de sur-engagement, presque nerveux, qui finit par coûter cher. Une prise de décision précipitée, un geste technique forcé, une faute évitable. Ce sont des micro-décalages, mais à ce niveau, ils font basculer des matchs et donc des saisons.
L’environnement marseillais semble entretenir cette lecture biaisée de la performance. Le message envoyé est clair : pour être fort ici, il faut être dur, intense, presque brutal dans l’intention. Sauf que le très haut niveau ne fonctionne pas sur un seul curseur. Il demande une intelligence émotionnelle fine, une capacité à changer de registre en permanence. Être capable d’imposer de l’impact, puis, une seconde après, de ralentir, d’observer, de choisir juste.
C’est exactement ce que peu d’équipes maîtrisent, et ce qui fait la différence dans les moments clés.
Dans ma carrière d’entraîneur puis de coach mental, j’ai vu des joueurs extrêmement talentueux se perdre à vouloir « en faire toujours plus » dans les moments importants. Ils pensaient hausser leur niveau mental en ajoutant de l’intensité. En réalité, ils sortaient de leur zone de performance. Leur respiration se raccourcissait, leur vision de jeu se réduisait, leur timing se dégradait. Je travaillais alors non pas à les motiver davantage, mais au contraire, plus l’enjeu montait, plus le but était de rester fluide, lucide et tranquille pour arriver à développer ce que j’appelle encore aujourd’hui : « la liberté de jouer ».
C’est contre-intuitif pour beaucoup, mais c’est quand cet équilibre se trouve que la performance optimale, « l’état de zone » jaillit.
Pour moi être fort mentalement, est justement cette capacité à activer la bonne ressource au bon moment. Être agressif quand il faut imposer, mais être calme quand la situation exige du contrôle. Être déterminé sans être crispé. Et c’est là que beaucoup d’équipes, pas seulement Marseille, se trompent : elles développent une seule dimension au lieu de construire un équilibre.
En regardant les joueurs évoluer en ce moment à Marseille, ce déséquilibre se ressent très vite. Quand le discours est uniquement orienté sur le combat, les joueurs finissent par jouer contre quelque chose plutôt que pour quelque chose. Ils subissent l’enjeu au lieu de l’utiliser. La pression devient une contrainte, au lieu d’être un levier de performance.
À Marseille, le contexte amplifie tout. Le public, l’histoire, l’attente. Cela peut devenir une force incroyable, mais à condition d’être canalisé. Sinon, cela devient une pression supplémentaire qui pousse à jouer contre soi-même. Encourager un joueur uniquement quand il est dans la performance attendue, c’est le mettre sous condition. Le soutenir dans les moments difficiles, c’est lui permettre de rester dans son match.
À l’inverse, les environnements stables créent de la liberté. Pas une liberté superficielle, mais une liberté d’expression dans le jeu. Celle qui permet de tenter, d’ajuster, d’oser sans être paralysé par la peur de mal faire. Quand un joueur se sent en sécurité mentalement, il prend de meilleures décisions. Il voit plus clair. Il joue juste. C’est précisément l’analyse qu’exprimait Bixente Lizarazu lors de l’émission Téléfoot diffusée dimanche dernier, où il privilégiait une troisième place pour Lille au classement final. Il fondait son raisonnement sur la stabilité ainsi que sur la sérénité de l’entraîneur et de la direction du club.
C’est ce que des entraîneurs comme Ancelotti ou Zidane ont compris très tôt. Leur force n’est pas d’enlever l’exigence, mais de la rendre compatible avec la sérénité. Ils ne surchargent pas leurs joueurs émotionnellement. Ils les stabilisent.
La vraie question pour Marseille est donc simple, mais inconfortable : est-ce que le club veut continuer à alimenter une identité basée sur la tension permanente, ou est-ce qu’il est prêt à construire un cadre qui permet aux joueurs d’exprimer leur plein potentiel ?
Parce qu’au très haut niveau, la force mentale ne se mesure pas au volume sonore. Elle se mesure à la capacité à rester juste quand tout pousse à sortir du cadre.

