Les images ont tourné en boucle. À Melbourne, cette semaine, Elsa Jacquemot craque, interpelle son coach, critique, s’agace… et l’entraîneur finit par quitter son siège en plein match. Dans le clan de la joueuse, Alizé Cornet, capitaine de l’équipe de France féminine, était présente. Elle avait elle-même, quelques années plus tôt, exigé de son coach qu’il quitte le stade en plein match.
Sur les réseaux, le verdict tombe vite: “manque de respect”, “caprice”, “enfant gâtée”. On s’indigne et on tranche. Sauf que, depuis le terrain, ces scènes racontent souvent autre chose que l’éducation ou le caractère. Elles racontent le tennis. Sa violence mentale. Et surtout un système relationnel unique, que le grand public sous-estime.
Une relation joueur–coach à l’envers des autres sports
Dans les sports collectifs, la scène paraît presque impossible.
Au foot, au rugby, au hand, l’entraîneur décide et le joueur s’adapte. La hiérarchie est claire parce qu’elle est portée par une institution : le club, le vestiaire, le cadre commun. On n’imagine pas Bradley Barcola hurler sur Luis Enrique en lui demandant de quitter le stade. Et on imagine encore moins Luis Enrique s’exécuter. Le rapport de force est cadré, collectif, protégé.
En tennis, la logique est renversée. Le coach n’a pas le pouvoir de décider à la place du joueur en match, il n’a pas de levier immédiat sur le jeu, et il sait – parfois au fond de lui – que sa place est précaire. Le joueur choisit son entraineur, le paie, et peut le licencier du jour au lendemain.
Ce renversement de perspective bouleverse profondément la dynamique. La relation devient plus intime, plus vulnérable, plus chargée d’émotion. Il s’agit d’une collaboration, certes, mais également d’un contrat tacite dans lequel le joueur, en particulier à haut niveau, se perçoit comme le pilote, reléguant l’entraîneur au rôle de copilote interchangeable.
Je me souviens parfaitement de la première fois où j’ai fait l’expérience de cette réalité de l’intérieur. J’avais 29 ans et venais d’être recruté pour entraîner le numéro un français de l’époque — un poste considéré comme le graal pour tout coach de tennis. Pourtant, la difficulté majeure n’était ni technique ni tactique. Elle relevait de la sphère mentale: apprendre à exprimer mes pensées avec discernement et honnêteté, sans jamais me censurer.
Pour y parvenir, il m’a fallu surmonter un conflit intérieur majeur: accepter pleinement l’idée de pouvoir perdre mon poste à tout moment. Tant que l’on s’accroche à sa position, on s’autocensure. Et lorsqu’on s’autocensure, on cesse d’être pleinement soi-même, on perd en impact dans son discours, et l’autorité fait défaut lorsque la situation dérape.
Le tennis: une solitude extrême, donc une intensité émotionnelle rare
Ensuite, il y a la réalité brutale du tennis: la solitude. Un joueur peut rester deux, trois, quatre heures sur un court, sans remplaçant, sans refuge, sans pause réelle. Le temps mort n’est pas un vrai temps mort : c’est du face-à-face avec soi-même. Chaque erreur est publique. Chaque baisse d’intensité se voit. Et les conditions peuvent être extrêmes : chaleur, humidité, enchaînement des tournois, fatigue nerveuse accumulée.
Dans ce contexte, tenir à la fois l’intensité, la concentration et la maîtrise émotionnelle est une violence mentale que le public n’imagine pas toujours.
Le problème, c’est qu’au cours d’un match, les occasions de relâcher la pression sont extrêmement limitées. Tu ne peux pas quitter le terrain. Tu ne peux pas “aller te calmer” dix minutes. Tu ne peux pas parler librement comme tu veux. Tu dois continuer à performer avec une tempête interne. Alors, mécaniquement, l’émotion cherche une sortie. Et le coach devient parfois cette sortie-là : le seul interlocuteur à portée, le seul visage familier, le seul endroit où la tension peut se déposer. Pas parce que le coach “mérite” ça. Parce que le système crée cette situation.
Colère ne veut pas toujours dire “irrespect”
C’est important de le dire clairement : expliquer n’est pas excuser. Un débordement reste un débordement. Mais si on veut comprendre, il faut regarder ce que dit réellement la colère.
Sur le terrain, la colère est souvent un mélange. Il y a la frustration de ne pas réussir à exécuter ce qu’on sait faire. Il y a l’exigence immense, parfois plus dure envers soi qu’envers les autres. Il y a la peur de passer à côté, de “rater le moment”, de voir l’opportunité filer. Et il y a surtout cette tentative maladroite de reprendre le contrôle : quand je me sens impuissant dans mon jeu ou face à l’adversaire, je cherche un exutoire.
Mal gérée, l’émotion colère devient, à l’image d’une cocotte-minute, une bombe à retardement. Bien travaillée et utilisée, elle peut devenir un signal d’alarme, un indicateur qu’il faut agir autrement — et vite.
Pourquoi voit-on ça plus souvent en tennis qu’ailleurs?
Parce que la responsabilité est totale. Tu ne peux pas te cacher derrière un collectif. Parce que l’identité est parfois fusionnée avec la performance : si je ne performe pas, ce n’est pas seulement “je perds un match”, c’est tout mon équilibre, mon projet, mon équipe, ma structure qui vacillent. Et parce que la relation coach-joueur est ultra-personnelle… et souvent mal cadrée.
Lors de mes dix années d’entraîneur sur le circuit, j’ai vu, au quotidien, des entraîneurs (y compris moi) accepter des comportements qu’ils n’accepteraient dans aucun autre métier: remarques humiliantes, exigences absurdes, limites franchies à l’entraînement. Certains font tout: réservent les courts, ramassent les balles en courant pendant les entraînements, gèrent les navettes, encaissent les sautes d’humeur, et finissent par trouver ça “normal”, parce que la place est rare, parce que le joueur est le “client”, parce que la peur de perdre le poste est trop forte.
Ensuite, il n’est pas vraiment étonnant que sous pression maximale, la relation glisse de la coopération… au débordement.
Le vrai dilemme du coach : tout accepter, c’est s’effacer. Tout refuser, c’est rompre.
La voie juste réside, comme bien souvent, dans un équilibre subtil entre ces deux extrêmes. Elle est cependant plus exigeante, plus fine : il s’agit d’accueillir l’émotion du joueur sans subir la forme ; de percevoir la détresse derrière l’agressivité, tout en posant une limite claire ; de distinguer le contenu (tactique, stratégie, analyse du jeu) de la relation (respect mutuel, ton employé, cadre posé).
Surtout, cet équilibre et cette précision doivent être travaillés hors match, à chaque instant. La plupart des crises visibles en match sont des crises vécues et répétées à l’entraînement, par l’absence de règles simples partagées et validées par tous.
Ce que ces scènes racontent vraiment
Les scènes comme celle de Jacquemot révèlent donc moins une “dérive morale” qu’un manque de compétences enseignées tôt et à tous les protagonistes. Je pense que la responsabilité est partagée entre, le joueur, l’entraineur et le système.
Le tennis est un sport mentalement violent, même au plus haut niveau. Ces colères ne disent pas forcément “je ne respecte pas mon coach.” Elles disent souvent: “je n’ai plus d’espace pour contenir ce que je vis.”
Sortir du jugement, entrer dans la compétence
La sortie par le haut est possible.
Former les joueurs à exprimer l’émotion colère autrement que par l’attaque et à reconnaître l’orage avant qu’il n’explose.
Former les coachs à accompagner sans subir, parce que tenir un cadre face à un athlète en pleine tempête émotionnelle, ça ne s’improvise pas.
Et enfin, sortir du jugement rapide pour entrer dans une compréhension utile, celle qui protège la performance… et l’humain.
Au fond, la vraie question n’est pas “pourquoi elle s’énerve?”
La vraie question est : dans un sport aussi exigeant, comment apprendre à gérer cette surcharge-là, avant qu’elle ne se voie, avant qu’elle ne blesse, avant qu’elle ne casse une relation ?
