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Un jour invincible, le lendemain méconnaissable : quand la mécanique mentale se dérègle.

Pier Gauthier
mars 16, 2026
Lecture de 3 minutes
BFM RMC Sport : comment aider un joueur en pleine perte de confiance

Ǫuand un joueur comme Benjamin Pavard arrive dans un club avec le CV qu’on lui connaît – Bayern Munich, Inter Milan, finale de Ligue des champions, Coupe du monde avec l’équipe de France – l’histoire semble presque écrite d’avance. À Marseille, beaucoup imaginaient déjà la pièce manquante d’une défense fragile. Un leader, un joueur d’expérience capable de stabiliser un secteur qui avait coûté cher la saison précédente.

Les premiers matchs ont d’ailleurs confirmé cette intuition. Puis, presque imperceptiblement, la mécanique s’est enrayée.

Une erreur, un but encaissé, une hésitation. Et soudain, le doute s’installe.

Ǫuand la mécanique mentale se dérègle

Ce phénomène, on le voit souvent dans le sport de haut niveau. Benjamin Pavard, Arthur Vermeeren, qui, après un début impressionnant, a lui aussi glissé progressivement sur le banc. Lucas Chevalier a également vécu un déclassement brutal. Plus récemment, le jeune gardien de Tottenham, Antonin Kinsky, a été remplacé dès la 17ᵉ minute par son entraîneur après deux erreurs dans son jeu au pied.

Soudainement, ces joueurs qui semblaient solides deviennent hésitants, comme si leur football s’était évaporé.

Le public voit un joueur en difficulté ou qui aurait baissé physiquement.

En tant que coach mental, je cherche autre chose : comment la force mentale de joueurs confirmés peut-elle flancher subitement ?

Il convient d’abord de déconstruire une croyance très répandue dans le monde du sport

: l’idée selon laquelle la confiance proviendrait de la qualité de l’entraînement et, plus encore, des résultats obtenus.

À première vue, le raisonnement paraît cohérent : on s’entraîne avec intensité, on gagne, et la confiance se développe.

Cependant, dans la réalité exigeante et ultra-concurrentielle du sport de haut niveau, ce raisonnement se heurte à plusieurs limites :

Tous les sportifs professionnels s’entraînent avec rigueur. Pour viser l’excellence, s’entraîner techniquement et physiquement de manière irréprochable est un prérequis, pas une différence.

Pour poursuivre cette logique, il faudrait gagner ou réussir pour développer sa confiance en soi.

Mais s’il faut gagner pour avoir confiance en soi, comment battre cet adversaire de légende que je n’ai jamais battu et que j’affronte donc pour le moment sans confiance ?

Enfin, c’est là que se situe le problème le plus visible de l’extérieur, celui que nous examinons ici : lorsqu’un athlète est convaincu que sa confiance dépend de la victoire et de la réussite, la moindre défaite ou le moindre échec peut provoquer un effondrement.

Or, dans la réalité du haut niveau, le moindre détail fait une différence beaucoup trop grande pour espérer rivaliser avec son adversaire. Un joueur qui perd même légèrement confiance ne joue plus avec la même intention.

Pourtant, les gestes restent les mêmes, la condition physique aussi. D’ailleurs, à l’entraînement, tout continue souvent d’aller bien.

Ce qui change, en réalité, c’est l’engagement mental. Les décisions deviennent plus lentes, le corps se crispe, l’attention se disperse. Sur le terrain, cela se traduit par des erreurs que l’on interprète à tort comme des lacunes techniques.

Ǫuand on voit les deux relances au pied ratées d’Antonin Kinsky lors de la dernière journée de Ligue des champions, cela ne peut évidemment pas être qu’un problème de maîtrise technique. S’il fallait vraiment l’expliquer uniquement ainsi, il faudrait renvoyer le joueur à l’école de football des moins de cinq ans. Il n’aurait évidemment jamais été titularisé dans une équipe de ce niveau.

Ce qui est à l’œuvre se trouve nécessairement ailleurs.

Ǫuand le cerveau sort du jeu

Dans ces moments-là, le cerveau du joueur n’est plus dans l’action. Il est dans la conséquence.

Il pense à l’erreur précédente, au regard du public, au jugement du coach, à la prochaine erreur possible, à la peur de perdre sa place, à une carrière ratée.

Une joueuse de tennis que j’ai accompagnée il y a quelques années avait une peur panique de l’avion. Pourtant, après un match raté, elle pouvait sans difficulté prendre l’avion sereinement. Ayant passé un aller Paris-Kuala Lumpur horrible à ses côtés et un retour très tranquille, je l’interroge rapidement (une fois sortie de l’avion quand même) sur le sujet.

Elle m’explique alors qu’elle perd tellement confiance en elle après une prestation médiocre qu’elle pense être vraiment nulle. Se trouvant nulle, elle ne mérite pas

d’être aimée par ses enfants et son mari. Dans ces conditions, elle peut mourir. Monter dans l’avion ne lui fait donc plus peur.

Comment taper un coup droit à pleine puissance dans ces conditions, quand un coup raté peut valoir la peine de mourir ?

Les neurosciences le montrent très clairement : lorsque l’attention bascule vers la peur de l’échec, le système nerveux passe en mode protection. La fluidité disparaît, la prise de décision ralentit et la performance chute.

Le résultat favorable qui redonnera confiance continue de s’éloigner.

C’est le fameux cercle vicieux de la confiance : la descente aux enfers, le trou.

J’ai découvert cette triste réalité quand j’avais 18 ans et que je venais de me qualifier pour la première fois dans un tableau final de Grand Prix. Je joue ce soir-là Andreï Medvedev, 4ᵉ mondial, dans le Palais des Sports de Toulouse devant quelques milliers de personnes. Je demande une balle au ramasseur pour démarrer l’échauffement.

J’accroche la bande, la balle reste de mon côté. Ǫuelqu’un rigole dans le public. Je demande une deuxième balle. Mon bras se tend : milieu du filet. La salle explose de rire. Je ne me rappelle plus la troisième balle, tout est devenu floue, mais la balle n’a pas passé le filet.

Est-ce un problème technique ? Engager une balle à l’entrainement, est le geste le plus simple. Je le faisais depuis plus de 10 ans plusieurs heures par jour. Je n’en avais jamais raté un seul.

Si, dans cette situation, on attend de réussir ou de gagner à nouveau pour redresser la barre, cette période dans le trou peut s’éterniser. Car, vous l’avez compris, il peut devenir impossible, dans ces conditions et sans confiance en soi, de réussir des gestes enfantins, alors gagner à nouveau contre des adversaires chevronnés devient impossible.

Il existe des exemples célèbres. Vince Spadea, joueur de tennis américain classé 20ᵉ mondial, a enchaîné, sans être ni blessé ni diminué physiquement, 21 défaites d’affilée au premier tour : c’est un record. Kristina Mladenovic a également connu une chute brutale au classement en simple. Après avoir atteint la 10ᵉ place mondiale en octobre 2017, elle a enchaîné les contre-performances, accumulant jusqu’à 15 défaites d’affilée entre août 2017 et février 2018.

Ǫue va-t-il se passer aujourd’hui pour le jeune Kinsky ?

Le sport professionnel fonctionne pourtant encore largement sur ce modèle. Le joueur en difficulté est mis sur le banc, on espère que le temps fera son travail et on attend qu’il

« se remette dedans ». L’entraînement physique et technique continue, mais rien ne change vraiment sur le plan mental.

Dans beaucoup de clubs ou de staffs, il n’existe toujours pas de véritable accompagnement pour traverser ces périodes et les écourter au maximum.

La grande illusion de la force mentale

Pourtant, ces moments font partie intégrante de la carrière d’un sportif de haut niveau. Aucun athlète confronté à l’exigence du résultat permanent n’y échappe.

L’idée qu’un joueur mentalement fort serait quelqu’un qui ne doute jamais, est une deuxième illusion, particulièrement tenace dans le football. Pour évoquer les joueurs forts mentalement, on parle de « guerrier », de « grinta ». J’entends souvent : il ne faut pas se cacher, « avoir des c… », comme si la force mentale se résumait à l’agressivité ou au caractère. Les Argentins sont souvent caricaturés comme ces guerriers, mentalement plus forts que les autres.

Mais la force mentale est bien plus que cela, et surtout beaucoup plus subtile.

Pensez-vous vraiment que Leonardo Balerdi, joueur argentin à l’attitude guerrière indéniable est plus fort mentalement que Laurent Blanc ? Chez Laurent Blanc, Roger Federer ou Lionel Messi, pas de cris, pas de gestes démonstratifs. Pourtant, peu de sportifs ont affiché une telle maîtrise émotionnelle dans les moments décisifs et une telle constance dans leur confiance en eux et donc leurs résultats.

La force mentale peut être calme, lucide, silencieuse. Elle peut se manifester par la sérénité, la concentration ou la capacité à accepter l’erreur sans qu’elle devienne un poison.

C’est là que la notion de résilience devient centrale.

Ce terme, cher à Boris Cyrulnik, s’adapte très bien au sport. Le mot résilience trouve son origine en physique, où il désigne la capacité d’un matériau à absorber l’énergie d’un choc sans se rompre, puis à retrouver sa forme initiale.

Un joueur résilient n’est pas un joueur qui ne tombe jamais. C’est un joueur qui comprend que les accidents et les erreurs, même énormes, font partie du chemin. Une mauvaise passe, un match raté, une erreur visible : tout cela est inévitable au plus haut niveau.

La vraie compétence consiste à absorber ce choc sans que son identité de joueur de haut niveau ne soit remise en cause — puisqu’il est déjà là — et donc à retrouver l’état initial avant cette performance ratée.

Le retard de l’aide mentale proposée aux footballeurs

Les clubs ne disposent que trop rarement de services pluridisciplinaires — préparateur mental et psychologue — à proposer aux joueurs dans ces situations. Le joueur doit souvent se débrouiller seul pour prouver sa valeur.

Or, sans aide extérieure, ce processus peut s’avérer nettement plus long et difficile.

Le joueur se retrouve alors seul face à ses doutes. Il rumine, cherche des explications, perd progressivement ses repères. Et plus le temps s’écoule, plus la spirale s’installe. Dans certains cas, l’athlète finit par disparaître du projet sportif. On évoque alors un transfert raté, un joueur décevant ou un manque de personnalité.

Au-delà de la tristesse que je peux ressentir pour l’athlète, ce qui frappe également est l’incohérence stratégique qu’elle révèle.

Les clubs investissent des dizaines de millions d’euros dans les transferts, mais consacrent très peu de ressources à l’accompagnement psychologique et mental de leurs joueurs. Pourtant, la performance sportive comme l’équilibre financier d’un club dépendent directement de la stabilité mentale de son effectif.

Une perte de confiance individuelle peut contaminer rapidement toute une équipe. Une défense centrale qui doute joue plus bas, communique moins bien, prend moins d’initiatives. Les milieux compensent, les attaquants défendent davantage et, progressivement, l’équilibre collectif se fragilise. Lorsque plusieurs joueurs sont touchés au cours d’une même saison, l’impact devient considérable.

Combien de points ont coûté Pavard, Balerdi, Chevalier ou Kinsky à leurs équipes respectives ? À l’inverse, combien de points un Benjamin Pavard pleinement confiant permettrait-il de gagner ?

Un club peut perdre des points, des places au classement, parfois une qualification européenne. Les conséquences économiques suivent immédiatement. Un joueur relégué sur le banc perd de la valeur marchande, rendant la revente moins intéressante.

Investir dans l’accompagnement mental ne relève donc pas seulement d’une démarche humaine : il s’agit également d’une décision stratégique.

Lorsqu’un joueur traverse une période de doute, Il est essentiel de recréer un cadre de sécurité mentale, de lui permettre de comprendre ce qui se passe, de remettre de la clarté dans ses décisions et de retrouver une sérénité intérieure.

C’est dans cet espace que la confiance peut réellement se reconstruire : une confiance plus solide, fondée sur un travail concret et maîtrisable, contrairement à celle qui repose sur le résultat, lequel demeure soumis à de nombreux facteurs échappant à notre contrôle, à commencer par la performance de l’adversaire.

Tant que les clubs continueront à considérer ces turbulences mentales comme des faiblesses individuelles, la performance de leur équipe restera fragile, donc irrégulière.

Le football de haut niveau parle beaucoup de tactique, de data et de physique. Mais une grande partie de la performance se joue dans un territoire moins exploré : la tête du joueur.

 

RMC Sport

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